ROMAN | LA VIE TRÈS PRIVÉE DE Mr SIM par Jonathan Coe

Publié le3 mars 2011

1


Jonathan Coe

Mais pourquoi ?

Oui, pourquoi, enfin ?

Quoi, c’est vrai, non mais… c’est pas juste tellement c’est flagrant…

Pourquoi l’immense majorité des romanciers français semblent-ils incapables d’associer légèreté et profondeur ? Pourquoi ces mêmes auteurs français laissent-ils pour la plupart un goût aigre de nombrilisme quand l’universel est à portée de leur plume ? Pourquoi Jonathan Coe réussit-il si brillamment son roman que lui trouver un successeur crédible sur la table de chevet risque de relever du miracle ? Et pourquoi devions-nous supporter Jeanne Mas quand les Anglais exhibaient fièrement Kim Wilde ? (on les comprend mais je m’égare)

A ce stade, la tentation est grande de vertement sermonner Mr Coe pour la démonstration d’architecture littéraire dont La vie très privée de Mr Sim est le brillant résultat. Car ce modèle de construction va rendre difficile – je me répète – la lecture de nombreux romans, qui laisseront inévitablement la sensation de se goinfrer de pâté en boîte alors qu’on aurait préalablement espéré déguster une délicieuse terrine du Chef…

S’il n’est pas le meilleur styliste de sa génération, Jonathan Coe parvient pourtant à dessiner avec une acuité saisissante (et un humour doux-amer réjouissant) un portrait du monde contemporain à travers le parcours d’un loser patenté, Maxwell Sim, plaqué par sa femme, négligé par sa fille, ignoré par son père, abandonné par ses amis. Sa connexion à la communauté humaine ne tient plus que par son nombre d’amis Facebook (dont chacun sait que cet indicateur est à l’amitié ce que la Corée du Nord est à la démocratie), ce qui constitue pour un dépressif un risque majeur de mal tourner. De retour en Angleterre à la suite d’un voyage décevant en Australie pour rendre visite à son père, la vie de Maxwell Sim va alors se transformer en road movie existentiel, à la faveur de rencontres aussi essentielles que lourdes de conséquences. Véritable boule de flipper rebondissant sans maîtrise sur les bumpers qui se mettent en travers de sa vie sinistre, Maxwell va toucher le fond de la vacuité de son existence lors des différentes étapes d’une expédition commerciale vers les îles Shetland – non sans tomber amoureux de la voix féminine de son GPS, c’est dire son désarroi – pour finalement trouver quelques clés d’explications à sa vie.

Jonathan Coe, non sans un fond moraliste et vaguement nostalgique d’une époque décimée par la modernité, met plusieurs doigts sur des maux contemporains, avec le juste dosage qui évite de sombrer dans la dénonciation indigeste ou le conservatisme rance. L’impossibilité de communication entre les êtres, les secrets de famille, les ravages de la mondialisation, le mirage des amitiés virtuelles, la jalousie, la quête de l’amour de soi, le mensonge… Jonathan Coe traite de thèmes éternels, parfois galvaudés,  mais il les broient dans un mixer selon une recette maison digne des plus belles tables.

La vie très privée de Mr Sim, construit comme la boucle autour du monde qu’auront tenté de nombreux naufragés volontaires,  se conclut sur une pirouette illustrant à la fois la théorie du battement d’ailes du papillon et la toute puissance du romancier en tant que Dieu capricieux de sa création littéraire. Dans ce jeu pervers, Maxwell Sim aura copieusement morflé pendant plus de 400 pages. Mais certaines époques ont besoin de victimes expiatoires pour accepter de se regarder avec lucidité dans le miroir.

Et en regardant bien, dans un coin au fond de ce miroir, on apercevra Jonathan Coe, un sourire aux lèvres.

Publié dans : Romans